Représentations du Haut Potentiel Intellectuel, mythe ou réalité ?

Propositions d’axes thérapeutiques

(Publié sur Weppsy.com le 15/09/2020)

 

Aujourd’hui dans les cabinets de psychologie, on observe une explosion des consultations autour du Haut Potentiel Intellectuel (HPI). Que ce soient des parents inquiets du comportement de leur enfant ou des adultes en recherche d’une explication quant à leurs difficultés, le HPI apparaît de plus en plus comme l’hypothèse principale à explorer pour mettre du sens sur des troubles scolaires/professionnels, relationnels, émotionnels…

Si la terminologie varie depuis quelques décennies (surdoué, précoce, HPI, EIP…), le concept du HPI renvoie aujourd’hui à une série de caractéristiques communément admise dans la littérature scientifique : un fonctionnement cérébral singulier caractérisé par une activité très intense et des connexions plus importantes que la moyenne (et ce tant entre les deux hémisphères qu’au sein de chaque hémisphère cérébral). En découlent de puissantes capacités de raisonnement, de mémoire, de langage et de compréhension, mais aussi une aptitude remarquable à associer, conceptualiser et organiser ses idées. Au quotidien, chez l’enfant comme chez l’adulte, le HPI se manifeste alors par une pensée rapide et foisonnante, une grande créativité et une grande sensibilité, une forte lucidité dans le rapport aux Autres et au monde, ou encore une curiosité insatiable.

On considère qu’un peu plus de 2% de la population est concernée par le HPI : ce chiffre est stable dans le temps, les tests psychométriques étant régulièrement réétalonnés pour tenir compte de l’effet Flynn (augmentation des capacités intellectuelles des individus au fil des générations). Ce taux ne varie pas non plus en fonction du milieu socioculturel : le HPI concerne des personnes de tout âge, de tout milieu social, de toute profession…

Aujourd’hui le HPI est un mode de pensée de plus en plus reconnu, tant chez les professionnels que chez le grand public. Mais dans la pratique psychothérapeutique, on peut être surpris par les représentations anxiogènes véhiculées autour de ce sujet. Beaucoup de patients identifiés HPI viennent ainsi consulter, pétris d’angoisses : inquiétude d’être différents, de ne jamais trouver leur place, d’être « condamné » à l’anxiété ou à la dépression… On observe également une tendance chez les patients identifiés HPI à envisager leur fonctionnement intellectuel comme la « cause unique » de leurs difficultés. Certainement parce que c’est ce qu’ils ont lu ou entendu.

Or, aujourd’hui, certaines études tendent à montrer qu’il existe la même proportion d’individus épanouis dans la population tout-venant que chez les individus identifiés HPI. Le mythe du « surdoué qui va mal » est principalement porté par un biais de représentativité énorme : les patients que nous recevons en consultation sont par définition ceux qui sont en souffrance. En consultation, nos patients avec un HPI sont donc souvent anxieux ou déprimés. Mais parmi la population identifiée HPI non-consultante, beaucoup se portent bien et même très bien !

Cela signifie-t-il que le HPI n’a aucune incidence sur la vie émotionnelle et relationnelle ? Non, bien sûr. On peut considérer que ce mode de pensée favorise notamment une plus grande réactivité émotionnelle et une forte recherche de sens. S’en suivent une grande empathie, un besoin permanent de comprendre les règles et les attentes extérieures, un souci aigu de l’équité et de la justice… D’autre part du fait de sa rareté (seuls 2% de la population sont concernés), le HPI peut avoir une répercussion relationnelle puisqu’il induit un sentiment de décalage social : l’impression de ne pas raisonner comme ses pairs, de ne pas se reconnaître dans leurs centres d’intérêts, de ne pas être compris dans ses émotions et ses réactions.

Mais ces particularités ne sont pas systématiquement synonymes de souffrance. L’empathie peut par exemple favoriser la qualité des relations humaines ! La quête de sens et d’équité peut constituer un système de valeurs qui va guider l’individu vers des choix personnels et professionnels particulièrement épanouissants, ou encore le sentiment de décalage peut amener à mobiliser des capacités imaginatives et créatives pour transmettre des idées novatrices ou atypiques à travers l’art par exemple.

En fait, le HPI peut être vécu durablement dans la souffrance lorsqu’il vient cohabiter avec des difficultés d’ordre psycho-affectif préexistantes (tels qu’un manque de confiance en soi, une carence affective, des difficultés de gestion émotionnelle…). Il agit alors comme un accélérateur de particules qui amplifie les affects douloureux. Chez un adulte qui peine à trouver sa place avec autrui par exemple, le sentiment de différence induit par le HPI renforce la difficulté relationnelle initiale et devient synonyme de solitude. De la même manière ce fonctionnement intellectuel, caractérisé par l’hypersensibilité, peut accroitre l’intensité des affects douloureux à l’œuvre dans les troubles anxieux ou les troubles de l’humeur. Ainsi, le HPI peut accentuer la souffrance de patients en difficulté, mais ne semble pas en constituer la cause unique.

Cette distinction est primordiale, car elle porte avec elle un remaniement des enjeux psychothérapeutiques. Le risque de considérer avec le patient que ses difficultés sont générées uniquement par son HPI, dans un lien direct de cause à effet, c’est de l’enfermer dans une représentation tronquée de sa souffrance, en délaissant les aspects psychoaffectifs pourtant centraux (qualité de l’image de soi, des relations sociales et affectives, de la gestion émotionnelle…). Chez des patients évitants ou avec une image de soi fragilisée, on risque en outre de renforcer des mécanismes de défense puissants (déni, intellectualisation), délétères pour le travail thérapeutique. Enfin, le HPI étant une particularité cérébrale stable (on l’est ou on ne l’est pas, cela ne change pas au cours de la vie), considérer cela comme une cause de souffrance induit une notion de fatalité très angoissante pour le patient (« Toute ma vie je serai en souffrance, en décalage et incompris ! »).

Avec les patients identifiés HPI, l’accompagnement psychothérapeutique peut alors consister à les aider à s’approprier leur mode de fonctionnement pour en faire une force. Il ne s’agit pas de nier les particularités de leur pensée et les répercussions émotionnelles et sociales qui en découlent. Mais plutôt d’identifier leur système de valeurs et leurs besoins pour s’épanouir pleinement, en s’appuyant sur la puissance, l’originalité de leur pensée et leur grande sensibilité. Faire de ce mode de pensée atypique une ressource pour tisser des liens d’une grande richesse avec autrui et s’engager dans des projets de vie porteurs de sens. Les amener à relire leur parcours à la lumière de ce HPI, reconnaître et accepter les difficultés qui ont pu en découler, mais aussi observer toutes les ressources qui pourront en émerger. On choisit ainsi de focaliser sur les problématiques d’ordre psycho-affectif, en s’appuyant sur le HPI comme sur un outil formidable pour étayer le mieux-être et la résilience.

Car une intelligence élevée peut constituer un facteur de protection pour faire face aux épreuves de la vie : puissante capacité d’analyse et de remise en question, meilleure capacité d’élaboration émotionnelle (mise en mots, identification des déclencheurs et des besoins…). Ainsi, chez mes patients identifiés HPI, je suis souvent stupéfaite par leur créativité pour rebondir et faire preuve de résilience face aux souffrances. L’accompagnement psychothérapeutique de ces patients est alors souvent passionnant, car on peut mobiliser chez eux des ressources émotionnelles, humaines et intellectuelles qui permettent d’avancer à pas de géant, dans la créativité, le plaisir et l’audace.

 

 

Sources:

Wahl, G. (2019). Chapitre II. La personnalité des adultes surdoués. Dans : Gabriel Wahl éd., Les adultes surdoués (pp. 19-31). Paris cedex 14, France: Presses Universitaires de France.

Gauvrit, N., & Ramus. F. (2017). La légende noire des surdoués. Consulté à l’adresse https://www.researchgate.net/publication/314096481_La_legende_noire_des_surdoues

Gauvrit, N. (2014). Les surdoués ordinaires. Paris cedex 14, France: Presses Universitaires de France.

 

La capacité à être seul à l'épreuve du confinement:

(Publié sur Weppsy.com le 31/03/2020)

 

En tant que psychologue, la question du lien social est au cœur de notre réflexion clinique quotidienne. Nombre de nos patients nous sollicitent pour améliorer leur rapport aux Autres. Certains souhaitent comprendre pourquoi ils peinent à tisser des liens durables et épanouissants, d’autres aimeraient pouvoir mieux poser leurs limites face à leurs proches, d’autres encore cherchent à se sentir plus indépendants et à se dégager de l’emprise d’autrui… Autant d’objectifs thérapeutiques que de patients, chaque fois dans la lignée d’un questionnement unique et propre au parcours de vie de chacun.

Ces axes de réflexion doivent bien sûr s’articuler dans une lecture globale de notre société et de notre époque : pendant la seconde moitié du XXème siècle, la quête d’indépendance a constitué un enjeu majeur dans la lutte pour l’égalité des droits. L’individu est revenu au centre de son existence, la recherche du bonheur individuel et de l’autonomie a été propulsée au premier plan. Ce tournant engagé par notre civilisation a permis l’émancipation identitaire, sociale et matérielle de toute une génération, en réaction aux modèles antérieurs.

 

 

Mais aujourd’hui, cette quête d’autonomie atteint peut-être ses limites : plusieurs études suggèrent que le sentiment de solitude s’accroit de manière exponentielle dans la population depuis une trentaine d’années, et le nombre de personnes vivant seules ne cesse d’augmenter également depuis vingt ans. Ainsi, une fois admise la nécessité de pouvoir s’épanouir seul, se pose aujourd’hui la question suivante : comment se réinscrire dans le groupe social sans renoncer à son indépendance ? Comment conjuguer notre besoin de liens socio-affectifs avec celui de l’affirmation de soi et de l’épanouissement individuel ? En consultation, on entend que ce compromis peut être difficile à trouver pour certains patients. L’expression du sentiment de solitude peut leur apparaître comme une faiblesse, voire une honte : l’injonction à être bien seul étouffe quelquefois la capacité à reconnaître le besoin affectif. Certains patients expriment même la peur de se trouver « dépendants » d’autrui et donc vulnérables s’ils s’investissent dans une relation affective. Comme si le lien d’attachement, à la fois craint et recherché, venait menacer le sentiment de stabilité personnelle et d’identité. Paradoxe apparemment insoluble !

Et paradoxe d’autant plus douloureux quand on sait que l’être humain est un animal social : nous ne sommes pas faits pour être seuls, l’isolement prolongé active une détresse chez chacun d’entre nous, même si bien sûr nous n’avons pas tous le même seuil de tolérance à la solitude. Preuve en est, s’il le faut, dans ce contexte de confinement : l’isolement dans la durée exacerbe la souffrance de certains de nos patients, ce qui est tout à fait normal. Mais ce qui m’interroge le plus dans ces circonstances, c’est la réaction de honte et de culpabilité formulée par certains (« J’ai honte de si mal vivre la solitude, car ça signifie que je suis faible, que je n’ai pas de ressources »).

Il est temps de se réconcilier, je crois, avec nos besoins affectifs. Il est absolument normal de mal vivre la solitude, cela n’est en aucun cas un signe de fragilité ou de pathologie. De nombreuses études montrent que la solitude prolongée génère chez l’être humain des effets psychologiques douloureux : sensibilité exacerbée aux informations négatives, méfiance, affects anxieux et/ou dépressifs, altération des fonctions cognitives…, et ce quelle que soit la personnalité du sujet (extraverti ou introverti, anxieux ou non), quel que soit le contexte (contexte sérieux ou dérisoire, exclusion sociale intentionnelle ou non). On sait également que le sentiment d’isolement génère une souffrance proche de celle ressentie lorsque nous sommes blessés physiquement, et les manifestations physiologiques observées sont d’ailleurs similaires (augmentation de la pression sanguine, sécrétion de cortisol).

D’autre part, de nombreuses recherches montrent à bien des niveaux les bienfaits du contact social : le lien à l’Autre provoque une libération d’endorphines qui génère une sensation de bien-être, la difficulté anticipée ressentie face à un obstacle est moindre lorsque l’on est accompagné par une autre personne (à fortiori lorsqu’il s’agit d’un proche), le fait d’être entouré diminue le sentiment de souffrance physique en cas de maladie ou de blessure, il aide à réduire le stress et donc à améliorer le système immunitaire et l’espérance de vie… Tout cela n’est pas si surprenant : le lien social a permis la survie de notre espèce. L’Homme a eu besoin du groupe pour s’adapter et survivre : il a pu ainsi partager ses connaissances et s’associer à ses pairs pour lutter contre les prédateurs, trouver de l’aide en cas de danger et être soigné si nécessaire… Il a appris que l’isolement pouvait être synonyme de danger.  Ainsi, la solitude active un réflexe archaïque de peur et de détresse.

Pas étonnant, donc, que le confinement actuel active un mal-être important chez certains, d’autant plus chez les personnes isolées présentant une prédisposition à l’anxiété ou à la dépression. Dans nos consultations, et plus précisément dans le contexte actuel de confinement social, je crois donc qu’il est primordial de repenser cette fameuse « capacité à être seul », et de redéfinir avec nos patients les enjeux qui y sont associés. Être capable d’être seul ne veut pas dire être parfaitement heureux sans avoir besoin de personne et s’auto-suffire pour s’épanouir pleinement. La capacité à être seul, c’est accepter d’être seul en présence de l’autre. La différence est radicale. On passe de « Je n’ai besoin de personne pour être heureux » à « Je sais que j’ai besoin de l’autre pour être heureux, mais je sais aussi qu’il n’est pas loin et qu’il répondra à mes besoins si je l’appelle : donc je supporte bien de ne pas être en contact direct avec lui et d’investir agréablement une activité solitaire pour une durée limitée ».

Cette nuance est très bien décrite par Christophe André et Rebecca Shankland dans leur ouvrage « Ces liens qui nous font vivre » : ils y évoquent avec justesse la distinction entre « autonomie » et « indépendance ». C’est cette nuance que nous pouvons travailler en thérapie avec nos patients : visons l’autonomie, c’est-à-dire la capacité fondamentale à mieux se connaître, à affirmer son identité, à savoir fonctionner par et pour soi-même (travailler, gagner sa vie, se nourrir, prendre soin de soi, accepter sereinement et avec plaisir les temps limités de solitude). En revanche, faisons la paix avec la notion de dépendance : acceptons que nous ayons besoin d’être en lien avec les autres, ne serait-ce qu’un minimum, pour être heureux.

Et on peut absolument faire cohabiter l’autonomie avec les besoins affectifs : en travaillant avec nos patients la capacité à aller vers l’Autre tout en pouvant affirmer leur identité propre, leurs ressentis et leurs besoins. Encourageons-les ainsi à poser leurs limites et à se défendre si l’Autre menace leur intégrité et ne respecte pas leurs valeurs. Et en ces temps de confinement, plus que jamais, renforçons la capacité de nos patients isolés à accepter qu’il soit difficile de traverser la solitude, à comprendre cela sans se juger. Aidons-les à se sentir plus légitimes dans leur souffrance et rassurons-les sur le fait que c’est justement cette souffrance qui fait d’eux des êtres sensibles et sociaux. Encourageons-les à accepter et nommer le manque affectif, et à solliciter (virtuellement pour l’instant !) leurs proches pour se sentir compris et soutenus avec bienveillance dans ce qu’ils vivent. Cette épreuve leur permettra peut-être d’ailleurs, une fois le confinement terminé, de mieux partir à la rencontre de leurs besoins affectifs profonds et de se diriger plus sereinement vers des rencontres nouvelles et riches !

 

 

Sources :

Bohler, S. (2009, novembre 4). Un gène de la solitude. Consulté le 25 mars 2020, à l’adresse https://www.cerveauetpsycho.fr/sd/psychologie/un-gene-de-la-solitude-10390.php

Bohler, S. (2010, novembre 1). La solitude nuit au cerveau. Consulté le 23 mars 2020, à l’adresse https://www.cerveauetpsycho.fr/sd/science-societe/la-solitude-nuit-au-cerveau-10747.php

Dieguez, S. (2011, mai 14). Frankenstein : le drame de l’exclusion. Consulté le 27 mars 2020, à l’adresse https://www.cerveauetpsycho.fr/sd/cognition/frankenstein-le-drame-de-lexclusion-6381.php

Dieguez, S. (2012, janvier 7). Robinson Crusoé, archétype de la solitude. Consulté le 27 mars 2020, à l’adresse https://www.cerveauetpsycho.fr/sd/psychologie/robinson-crusoe-archetype-de-la-solitude-6607.php

Killam, K. (2020, mars 17). Confinement : comment surmonter la solitude ? Consulté le 26 mars 2020, à l’adresse https://www.cerveauetpsycho.fr/sd/psychologie-sociale/confinement-comment-surmonter-la-solitude-18968.php

Loneliness: Information, Resources and Support | Cigna. (s. d.). Consulté le 27 mars 2020, à l’adresse https://www.cigna.com/about-us/newsroom/studies-and-reports/combatting-loneliness/

Taly, V., Pesneau, A., Nagara, E., Riou-Bourdon, M., Clouët-Coudreuse, M. & Amar, M. (2013). Le développement de la capacité à être seul chez un enfant observé. La psychiatrie de l'enfant, vol. 56(2), 585-601. doi:10.3917/psye.562.0585.